Une valeur d'entreprise

L'idée de prendre du plaisir en travaillant est plus en vogue de l'autre côté de l'Atlantique. Car la culture du travail y est bien différente. «Mes propres enfants, nés en France et élevés aux Etats-Unis, se sont vu inculquer à l'école que c'est à eux qu'incombe la responsabilité d'être employables et de gagner de l'argent en faisant le ou les métiers qu'ils auront choisis, et le tout en ayant du fun, raconte Pascal Baudry, psychanalyste et consultant français installé en Californie. Conformément à l'éthique protestante, le travail est présenté comme la priorité dans la vie. On peut dire que les Américains vivent pour travailler, alors que les Français travaillent pour vivre.»

Patrick Le Granché, chef d'entreprise dont «le credo est le plaisir au travail», carbure, lui, à l'indépendance: «La liberté et l'autonomie, c'est déjà une grande source de contentement.» Après une période business angel, il est redevenu entrepreneur: «Cela me manquait de réaliser de nouvelles idées.» Et le patron Le Granché tente d'appliquer la même méthode avec ses troupes: «J'essaie d'être un patron pas trop pénible, de laisser une grande liberté. J'ai besoin que les gens se sentent bien.»

Le plus curieux, c'est que les entreprises ne semblent pas se passionner outre mesure pour ces problématiques, qui sont pourtant essentielles. Pour une raison simple et vieille comme le monde: un salarié heureux est un salarié efficace. C'était le principe des entreprises paternalistes. Aujourd'hui, d'autres le remettent au goût du jour, avec des justifications différentes. Chez Vitae, une société néerlandaise spécialisée dans le recrutement dans le secteur financier, et qui devrait bientôt s'installer en France, on parle même de «travail-plaisir», le slogan maison. «Et nous ne sommes pas une secte, rigole Marc Martojo, consultant à Bruxelles. Simplement, nous pensons que ce que l'on fait avec plaisir, on le fait bien.»

Jusque-là, rien de très original. Mais, pragmatique, Marc Martojo souligne aussi qu'un salarié épanoui est un salarié fidèle... Alors, chez Vitae, on met le paquet sur l' «épanouissement professionnel» et un «bon environnement de travail». Une réflexion qui n'a pas échappé aux dirigeants de la filiale suisse de la société de services informatiques française Steria. Dans l'exercice délicat de la définition des quatre valeurs maison, ils mettent en avant «le plaisir au travail», au même titre que «la qualité de la prestation au service des clients», «la rentabilité de nos activités» et «le développement de nos collaborateurs». Gonflé? Pas vraiment. Comme toutes les sociétés du secteur, et singulièrement en Suisse, Steria est confronté à des problèmes de recrutement et à un turnover important. «Ces difficultés nous ont amenés à réfléchir sur nos valeurs, explique Etienne Savatier, directeur du marketing. Notre objectif, c'est de fidéliser les compétences.» Concrètement, cela se traduit par la batterie habituelle des avantages proposés aux salariés des grands groupes: épargne salariale, outils de travail performants, soirées avec les conjoints, séminaires au vert...

Mais beaucoup d'entreprises semblent passer à côté de cette réflexion. «Leurs dirigeants n'ont pas pris conscience de l'intérêt de se demander quel plaisir les gens prennent à faire leur travail, confirme Maurice Thévenet. Sauf dans des cas particuliers, comme l'expatriation ou les hauts potentiels, l'idée de s'intéresser à ce que les gens vivent en dehors de l'entreprise pour comprendre ce qu'ils vivent au travail n'est pas très répandue.» Faut-il vraiment s'en plaindre? Car, après tout, décréter le plaisir au travail, c'est aussi un discours de patron...

Mis en ligne le 8 avril 2008

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