Interview : Jamal Rhmani, ministre de l'Emploi et de la Formation professionnelle
Le Matin : Vous vous êtes réuni récemment avec les syndicats dans le cadre du dialogue social. Qu'est-ce qui ressort concrètement de ces rencontres ?
Jamal Rhmani : Je tiens d'abord à souligner que si la question de l'emploi est importante pour le gouvernement, celle liée à la couverture sociale et médicale est plus importante à mon avis. C'est là un point que je voulais mettre en avant d'emblée et j'y reviendrai par la suite. Quant aux réunions avec les partenaires sociaux, elles ont commencé à avoir lieu juste après le vote de la déclaration gouvernementale par le Parlement.
Les responsables des centrales syndicales les plus représentatives y ont pris part en plus de ceux de la CGEM. Ces rencontres m'ont permis de connaître les attentes des uns et des autres et d'échanger les points de vue sur plusieurs sujets ayant trait à la déclaration gouvernementale. Toutes ont eu lieu non pas au ministère, mais aux sièges des syndicats et chez certains secrétaires généraux. Le même procédé a été suivi et le sera dans l'avenir concernant les rencontres avec plusieurs associations professionnelles. Il s'agit d'une nouvelle approche. C'est aussi un signal fort qui montre la volonté du gouvernement d'accorder une attention particulière au social et d'instaurer la confiance avec les partenaires sociaux et économiques.
Un ministre n'est pas forcément tenu de toujours accueillir à son bureau, mais d'aller à la rencontre des autres.
Vous avez visité des unités industrielles au Nord et principalement à Tanger. Vous avez été confronté à un phénomène de pénurie de main-d'œuvre alors que l'on parle d'exacerbation du chômage. Comment expliquez-vous cela ?
C'est un vrai phénomène. J'ai effectué, récemment, trois visites. La première à Oujda, en compagnie du ministre du Tourisme, où nous avons signé plusieurs accords avec des groupes touristiques. Comme vous le savez, cette ville bénéficiera du lancement du plan Azur, en août prochain. Quatre hôtels auront besoin d'une main-d'œuvre qualifiée. Le constat est que cette dernière n'est pas toujours disponible, ce qui a amené l'Anapec à intervenir pour accompagner ces quatre unités. Quant à la visite de Tanger, elle a concerné deux unités industrielles qui connaissent le même problème. Nous avons constaté qu'à ce niveau la carence existe en matière de main-d'œuvre, qualifiée ou non. L'une de ces unités m'a proposé la création de 4 000 postes d'emploi. Ce qui est une première. A Tanger, on assiste aujourd'hui à une rude concurrence entre les entreprises pour trouver la main-d'œuvre, surtout avec l'approche du lancement du chantier de Renault-Nissan qui propose la création de 6 000 emplois directs et 30 000 de manière indirecte. Avec cette nouvelle donne, j'ai tenu à ce que les différents organismes dépendant du ministère de l'Emploi notamment l'OFPPT, l'Anapec, la CNSS, la Cnops, l'inspection du travail, etc. coordonnent entre eux pour ne plus intervenir de manière unilatérale. La troisième visite a été effectuée ce matin (du mercredi dernier, ndlr) à Salé. J'ai appris que dans trois ans, cette ville connaîtra un grand déficit en cadres dans les domaines du tourisme, des technologies de l'information et dans l'artisanat. Nous ferons en sorte que ces compétences soient disponibles dans cette ville et dans d'autres.
Quels sont en fait les résultats du dialogue social surtout que maintenant la tension augmente dans plusieurs secteurs ?
Depuis que j'ai pris mes responsabilités au ministère de l'Emploi, j'ai trouvé sur mon bureau plusieurs dossiers dont celui du dialogue social et celui de l'application des dispositions du Code du travail. Concernant ce dernier, je tiens à souligner que toutes les mesures ont été prises pour son activation. Prenons pour exemple le Haut conseil de l'emploi qui a tenu sa première session. J'insiste ici que le rôle du ministère est de veiller au respect et à la bonne application des dispositions du code. Il y a, également, le conseil de la convention collective dont le comité de suivi qui regroupe les partenaires sociaux et économiques a adopté récemment un rapport qui sera soumis à sa prochaine session pour adoption. L'autre aspect a trait aux revendications du secteur public comme la promotion interne et la question des indemnités exprimées par les syndicats dans l'administration et les collectivités locales. Des appels à la grève ont été lancés, mais il ne s'agit pas d'une grève générale. Car, selon nos informations, la grève intervient de manière cyclique autour de revendications à propos desquelles le dialogue est ouvert avec le département ministériel concerné. Le gouvernement prend en considération ces revendications que ce soit dans l'enseignement ou dans la fonction publique. Je tiens à confirmer que lors du dernier conseil de gouvernement, bien avant l'appel au débrayage, il a été décidé la mise en place d'une commission interministérielle pour la reprise du dialogue social avec les centrales syndicales. Et le gouvernement a soumis des propositions concernant les secteurs public et privé. Pour ce qui concerne mon département, j'ai reçu les cinq syndicats du secteur en plus de l'association des inspecteurs du travail. Nous avons discuté profondément durant dix jours. Je reviens aussi au Code du travail qui a bénéficié de l'approbation de tous les partenaires et j'insiste ici sur la nécessité de mettre en œuvre tous les mécanismes qu'il contient. En effet, les lois du travail accompagnent l'évolution du marché de l'emploi qui connaît une évolution quotidienne grâce à la mondialisation et à la concurrence. Pas plus loin, hier (mardi dernier, ndlr), j'ai tenu une réunion avec le secrétaire général du syndicat national de la presse marocaine et nous avons constaté que le code du travail ne répond pas au spécificités du travail virtuel. Dans ce cas de figure, le journaliste n'a aucune garantie concernant ses droits. Je tiens aussi à évoquer les difficultés d'application de certaines dispositions liées à la médecine du travail, l'agence du travail intérimaire, etc. Ceci dit, nous avons la volonté, partagée par les partenaires sociaux, de faire respecter ces dispositions.
Vous avez dit que le rôle du ministère de l'Emploi n'est pas de recruter, mais de coordonner avec les différents départements. Quelle est alors votre valeur ajoutée à ce niveau ?
Quand je suis arrivé au ministère, j'avais déjà une connaissance du secteur puisque j'ai travaillé au cabinet de l'ancien ministre de l'Emploi, Khalid Alioua, où je m'occupais du dialogue social. J'avais constaté à l'époque qu'il n'y avait aucune harmonie entre les différents organismes dépendant du ministère, hormis quelques conventions qui lient par exemple l'OFPPT et l'Anapec. Il n'y avait pas de coordination, par exemple, au niveau de la formation continue et du suivi des besoins du marché du travail. Ce qui est important n'est pas seulement de garantir des postes d'emploi, mais aussi d'offrir la protection sociale.
Car si on omet ce point, on se retrouvera dans 40 ans dans une situation de précarité pire qu'aujourd'hui. J'ai alors découvert que l'Anapec ne travaille pas en harmonie avec la CNSS. Désormais, nous ferons en sorte que les différentes institutions dépendant du ministère puissent agir en commun. Pour ce faire, nous avons organisé une rencontre à Marrakech avec la participation de 180 directeurs centraux et régionaux représentant ces différentes institutions. Tous ont convenu de la nécessité de travailler ensemble dans un objectif de complémentarité. Nous avons besoin de ce genre de partenariat pour accompagner l'évolution que connaît le Maroc en matière d'investissement et de bonne gouvernance. Le rôle du ministère est de faire aboutir cette opération et d'assurer un suivi permanent au niveau de tous les maillons de la création d'emploi.
Et pour aider les entreprises en difficulté, nous disposons d'un programme durant cette année concernant l'accompagnement social de 3 200 unités. Il s'agit de les amener à respecter, notamment, l'âge minimum et les heures de travail, garantir la santé, la sécurité et la déclaration à la CNSS des travailleurs.
Il y a un grand clivage entre les besoins du marché du travail et les diplômes. Quelle est votre approche pour résoudre ce problème ?
Concernant ce sujet, par le passé nous n'avions pas un secteur privé au vrai sens du terme. On ne disposait que d'institutions dépendant de l'Etat comme l'OCP et quelques sociétés industrielles. Aujourd'hui, l'économie marocaine a besoin de main-d'oeuvre qualifiée et de cadres spécialisés qui répondent au marché du travail. Ce qui n'est pas encore le cas. Car, nos universités continuent de former des milliers d'étudiants sans prendre en compte les réels besoins du marché. Malgré l'existence d'instituts d'enseignement supérieur et l'OFPPT, la carence en matière de diplômés persiste face à la création de nouvelles entreprises et le développement économique et industriel que toutes les régions du pays connaissent. Pour remédier à cette situation, je pense que le débat autour de la réforme du système d'éducation et de formation donnera ses fruits. Et ce, à travers un plus grand nombre de licences professionnelles. A titre d'exemple, je cite la raffinerie la Samir. Pour la première fois dans l'histoire du Maroc, et en collaboration avec la Faculté des lettres de Mohammedia, une filière professionnelle a été instaurée pour répondre au besoin de cette société. A Oujda, une Faculté a lancé une filière dédiée au tourisme. Sur ce même registre, je vous annonce qu'un décret adopté par le gouvernement, il y a une quinzaine de jours, accorde de nouvelles prérogatives aux universités pour avoir des contrats avec des compétences ayant pour mission d'encadrer les nouveaux besoins de ces universités. Mais, il faut savoir que la création de nouvelles filières professionnelles au sein des Facultés n'est pas chose aisée dans la mesure où elle requiert des professeurs spécialisés, des cadres, un accompagnement permanent et des stages in situ.
Des informations ont circulé sur les difficultés rencontrées par le programme Mokawalati. Quelles sont ces difficultés ayant compromis l'aboutissement de ce chantier ?
Il y a eu récemment un grand débat autour de ce dossier. Mais, il faut d'ores et déjà signaler qu'il s'agit d'un programme consistant dédié aux jeunes qui désirent créer leurs propres entreprises. Il y a une vérité qu'il faut expliquer. Ce programme n'a pas encore deux ans puisqu'il n'a été lancé qu'en mars 2006 contrairement à celui d'Idmaj, lancé avant Mokawalati. Lors d'une récente réunion, nous avons soulevé plusieurs problèmes avec les parties concernées ainsi qu'avec des banquiers prenant part au programme.
Nous avons parlé d'un certain nombre d'écueils auxquels les jeunes sont confrontés comme le fonds de commerce surtout dans des villes comme Casablanca, Rabat et Tanger.
Ce problème est parmi les principaux blocages que les jeunes porteurs de projets rencontrent pour accéder au financement des banques. En plus, les jeunes intéressés n'ont pas tous le sens de l'entreprise et ne disposent pas d'expérience dans ce domaine.
Quant aux banques, elles préfèrent s'investir dans les grands projets et ne s'intéressent que sommairement aux petits. Il y a un projet en gestation pour encourager les jeunes qui n'ont pas de diplômes. Peut-être que chez ces derniers, on peut retrouver plus de dispositions à réussir leurs entreprises que chez les diplômés.
Le conseil administratif de l'Anapec a pris de nouvelles mesures pour aplanir un certain nombre de difficultés. Nous espérons que durant cette année on puisse aider à la création de 5 000 entreprises.
Qu'avez-vous décidé quant à la décision du gouvernement de recruter des titulaires de diplômes supérieurs en chômage ?
En ce qui concerne ce sujet, il faut prendre en compte deux points. Le premier concerne leur intégration dans la fonction publique et le second a trait à la formation. Le ministère de l'Education nationale enregistre un déficit en personnel, dans ce contexte, il a été organisé un concours de sélection sous forme d'entretiens dans les académies de l'enseignement au profit des candidats. 1.100 postes d'emploi sont concernés par cette opération. La sélection a eu effectivement lieu et, selon les dernières informations dont je dispose à ce jour (mercredi 30 janvier), le nombre des candidats retenus, dont 100 dans l'Administration, sera communiqué incessamment. En ce sens, il faut préciser que l'Etat, à l'image du secteur privé, recrute selon ses besoins. Le groupe Maroc Soir, par exemple, sélectionne ses journalistes. L'Etat est donc en droit de sélectionner ses fonctionnaires selon les critères de compétence et selon ses besoins.
Il est de plus en plus question d'ouverture du ministère de l'Enseignement sur le secteur économique et le marché du travail. Ne pensez-vous pas soumettre la question à la Primature sous forme d'un cahier des charges par exemple ?
Je vous assure qu'avec Ahmed Akhchichine, ministre de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Formation des cadres, nous partageons les mêmes points de vue. Je voudrais transmettre ici, à travers vous, un message. Je vous assure que nous disposons d'un centre de formation professionnelle à Casablanca et de deux autres à Agadir et à Tanger qui forment des diplômés bac + 2.
Ces derniers sont recrutés pour un salaire de 15.000 DH. Et ce n'est qu'un salaire de départ qui pourrait atteindre, après quelques années d'expérience, 30.000 DH.
D'un autre côté, un cadre de la fonction publique classé échelle 11 ne peut, durant toute sa vie active et jusqu'à sa retraite, atteindre un salaire de 15.000 DH.
Cela dit, il y a des opportunités de travail qui sont créées dans notre pays et il faut y répondre par la qualification des ressources humaines, de la main-d'œuvre et des cadres compétents dans différents domaines.
N'estimez-vous pas que le sujet nécessite un livre blanc ?
Sincèrement, nous avons évoqué la question et tout le monde -gouvernement, secteur privé et demandeurs d'emploi- est convaincu qu'il y a des opportunités qu'offre le marché du travail au Maroc. Mais le problème qui persiste encore aujourd'hui est que le système de l'enseignement et de la formation n'arrive pas à satisfaire les besoins de ce marché. Et c'est aujourd'hui le vrai défi auquel est confronté notre pays.
Le milieu rural a souffert des effets de la sécheresse. Le chômage est y donc en constante progression. Avez-vous pensé à créer des opportunités d'emplois spécifiques dans ce milieu ?
C'est une question pertinente. Elle rejoint les résultats d'une étude réalisée par le Fonds Hassan II pour le développement économique et social. En effet, il est question de former les jeunes issus du monde rural selon les besoins spécifiques de ce milieu qui a connu un développement notable grâce notamment à la mécanisation, à l'adduction d'eau potable et à son raccordement au réseau électrique. En ce sens, je souhaiterai vous faire part d'un programme visant la création de centres de formation professionnelle dans ces trois domaines. Pour sa part, l'Anapec qui accompagnera ce programme mettra en place des structures mobiles à cet effet.
La directrice de l'Anapec de Rabat a été dernièrement au centre d'une polémique. Que nous diriez-vous de cette affaire ?
Je ne suis pas au courant d'une telle affaire. Tout ce que je peux vous dire c'est que, concernant la gestion administrative interne du ministère et les organisations qui sont sous sa tutelle, j'ai décidé de déléguer la responsabilité aux directeurs. Et ce, dans le respect des prérogatives de chacun. Moi en tant que ministre, je m'occupe de la politique générale du département. Ma mission consiste à l'orienter dans le sens de la concrétisation des objectifs fixés par la déclaration générale du gouvernement.
Sur un autre volet, où en est le projet du statut des inspecteurs du travail ?
La question a été tranchée. J'ai personnellement paraphé le texte du statut des inspecteurs du travail. Le ministre de la Fonction publique en a fait de même. Le texte est actuellement entre les mains du ministère des l'Economie et des Finances, il n'attend que la signature du titulaire de ce département pour suivre son chemin vers l'adoption en Conseil de gouvernement. Je pense que le texte est sur la bonne voie et il est prévu qu'il entre en vigueur très prochainement.
La formation continue est encore sujette à certains problèmes pour ce qui est notamment des contrats spéciaux de formation. Que pensez-vous des propositions de la CGEM en la matière ?
C'est une question qui m'a été posée le premier jour où j'ai rendu visite à la CGEM. Nous en avons discuté, Moulay Hafid Elalamy, le président de la Confédération du patronat et moi. Nous avons posé ensemble les termes du problème des contrats spéciaux de formation. De plus, la Confédération a auparavant soulevé la question dans son livre blanc qu'elle a soumis au Premier ministre. La position du ministère de l'Emploi est la même que celle contenue dans ce livre blanc. Nous devons aller vers la préparation d'un projet en partenariat avec les représentants des salariés par le biais du Conseil d'administration de l'OFPPT, le ministère et la CGEM. Dans ce cadre, nous allons étudier les moyens à même de promouvoir ce domaine en prenant en compte les intérêts de toutes les parties concernées. Il faut souligner, en ce sens, l'existence d'une série de handicaps et de dépassements qui ont été enregistrés par le passé et qui ont abouti à une complication des procédures. Mais il est clair que ce sont les entreprises structurées qui bénéficient de ces contrats, contrairement aux PME. Aujourd'hui, nous nous sommes mis d'accord avec tous les partenaires concernés sur la nécessité de créer une commission qui devrait se pencher sur la question. Et ce, en prenant en compte, bien sûr, le volet social considéré comme un grand chantier auquel il faut s'attaquer. En ce qui me concerne, je n'ai aucune objection à ce sujet. Il faut juste que les différentes parties concernées arrivent à se mettre d'accord entre elles.
L'emploi et la formation professionnelle étant la troisième priorité du gouvernement. Quelle approche avez- vous adoptée en la matière, sachant que le bilan de ces trois derniers mois est plutôt relativement faible ?
Nous devons présenter un bilan quotidien et non mensuel de nos réalisations. Concernant le domaine de l'emploi et de la formation professionnelle, mon approche est basée sur une conjugaison des efforts de toutes les composantes du gouvernement. C'est une question très importante, car il est inconcevable de créer des emplois sans prendre en compte le côté sécurité sociale. C'est dire que nous ne pouvons pas accepter la création de postes d'emploi précaires pour des personnes qui ne disposeraient pas de sécurité sociale, qui n'ont pas droit à la retraite et qui n'auront donc aucune confiance en leur avenir. C'est le premier chantier auquel nous nous attelons. Le second concerne l'action de toutes les administrations. Nous avons ainsi pu dénombrer 26 points sur lesquels nous nous sommes mis d'accord, responsables du ministère et des organismes sous tutelle. Et pourtant, nous devrons continuer à travailler dans la sérénité sachant que des pratiques qu'il est impossible d'éradiquer même à coup de décisions politiques subsistent encore. Je vous donne un exemple. Il s'agit de ce qui s'est passé à Kénitra. Nous avons pu régler les questions relatives aux allocations sociales en moins de 48 heures. Et cela grâce à une action concertée. Le délégué du ministère de l'Emploi a travaillé, à cette occasion, le même jour du drame en coordination avec le représentant de la CNSS.
Lors des déplacements que j'ai effectués dans les villes d'Oujda, de Tanger et de Salé, j'ai mis l'accent sur la nécessité d'une action concertée et rapide de tous les services du ministère. Je vais donner un autre exemple en ce sens. Il s'agit de personnes affectées à la garde au sein du ministère et dans d'autres départements. Ces personnes ne disposent pas de sécurité sociale. C'est inacceptable. Nous avons exigé de la société du gardiennage, leur employeur, de respecter la législation sociale sous peine de voir résilié le contrat qui nous lie. Nous espérons que cette expérience soit généralisée. Le même cas s'est présenté à la CNSS et son directeur général a exigé une couverture sociale pour le personnel des sociétés de gardiennage contractées par la Caisse. Il faut donc respecter les lois comme il faut veiller à ne pas promulguer des lois inapplicables.
Je reviens sur la question de l'emploi par intérim, c'est un marché porteur. Ses besoins et ses exigences ont considérablement évolué. L'on peut être nostalgique d'un Maroc dans lequel la fonction publique absorbait 120.000 à 130.000 emplois par an. C'est une époque révolue. Aujourd'hui, on put créer un nombre important d'emploi via l'intermédiation. Nous avons noté dernièrement que les raisons qui ont débouché sur les problèmes que connaît le secteur, c'est que le comité tripartite était gelé.
Il faut donc aborder tous les facteurs qui ont abouti à cette situation. Ceci m'a poussé à appeler à une réunion dudit comité et la mise en place d'un comité collectif pour se pencher sur les problèmes que connaît le secteur. Les problèmes que pose notamment l'application du code de travail.
Les sociétés de gardiennage dégagent des bénéfices sans que cela ne se répercute sur la situation de leurs employés. Ces derniers sont payés au SMIG et ne sont pas couverts par la CNSS. Que comptez-vous faire pour remédier à cette situation ?
Je ne pourrais accepter ceci. Je vous assure que nous travaillons sur ce dossier avec la CNSS et le corps de l'inspection du travail. Je voudrais signaler ici que la situation ne concerne pas seulement le personnel de ces sociétés, mais plusieurs autres domaines dont notamment certains organes de presse. Le secrétaire général du Syndicat national de la presse marocaine s'en est ouvert à moi un jour sur la question et m'a assuré que des collaborateurs de certains organismes de presse audiovisuelle notamment, ne sont pas couverts par la CNSS.
Le travail des femmes du monde rural dans les exploitations agricoles espagnoles est une initiative importante. Mais certaines ont laissé leurs foyers et leurs enfants dans une situation déplorable. Cela ne risque-t-il pas d'avoir des retombées négatives sur la structure de la société marocaine ?
Je vais être franc avec vous sur cette question et surtout sur le volet social du travail temporaire et de l'émigration organisée. C'est un projet qui rentre dans le cadre du partenariat bilatéral non seulement entre le Maroc et l'Espagne, mais aussi entre notre pays et l'Union européenne dans le domaine de la lutte contre l'émigration clandestine. Je pense que nous devrions encourager cette émigration organisée. Ce genre d'émigration d'une durée de trois ou quatre mois voire une année ne pose pas de problèmes d'intégration. Nous avons signé un accord en ce sens avec le gouvernement espagnol. Nous allons en signer d'autres, similaires, avec la France et le Portugal. Toutefois, il convient de poser la problématique autrement. Le taux de retour des bénéficiaires de cet accord a été très faible par le passé. Ce chiffre ne dépassait guère 200 personnes sur un total de 3.000. Je vous assure que parmi les femmes qui sont parties travailler en Espagne ces derniers temps et qui ont été sélectionnées dans le cadre de l'INDH, le taux de retour a été de 95%. Et ce, contrairement à ce qui s'est déroulé par le passé. Car, auparavant, les femmes parties avec des contrats de travail temporaires n'étaient pas toutes des ouvrières agricoles et n'appartenaient pas aux zones ciblées. Elles étaient originaires, entre autres, de Casablanca Anfa et de Rabat Agdal. Quand les responsables des sociétés d'intermédiation, qui sont des entreprises structurées s'occupant de recrutement de ces ouvrières agricoles, se présentaient au port espagnol, ils trouvaient un nombre en deçà de celui convenu. Il arrive même que des représentants de ces sociétés ne trouvent personne à leur attente à la station maritime. Le marché de l'emploi espagnol a évolué et les ouvriers contractés disposent de la couverture sociale et médicale. Je vous assure par ailleurs que, contrairement à ce dont il a été fait mention dernièrement, je n'ai jamais reçu, à ce jour, de plainte ayant pour motif des agressions sexuelles. Néanmoins, il existe des dérapages, cela je ne peux pas le nier. Certaines sociétés envoient des femmes travailler dans des zones où les conditions minimales du travail ne sont pas satisfaites. Nous avons publié un communiqué sur ce sujet. Ceux qui désirent aller travailler en Espagne doivent savoir que le seul cadre légal est celui de cet accord de partenariat. Le recrutement se fait dans des conditions légales couvertes par toutes les garanties par le biais de l'Anapec. Il est des zones où la législation du travail n'est pas respectée comme il existe des associations créées spécialement pour aider les femmes à émigrer en Espagne. Ces associations font un excellent travail d'accompagnement. Par ailleurs, je projette d'effectuer une visite dans les zones réceptrices de cette émigration, non à titre officiel bien sûr, mais juste pour m'enquérir des conditions dans lesquelles travaillent ces femmes en Espagne.
L'on note que les procédures dont vous avez parlé ont pour objectif de protéger plutôt le côté espagnol. Qu'en pensez-vous ?
Le côté espagnol nous fait £part de ses besoins en main-d'œuvre féminine. C'est une requête. Je crois en l'intégration de la femme dans le domaine du travail en prenant comme point de départ l'approche genre. Au ministère, nous oeuvrons pour mettre en place un programme de travail pour cela. Et ce, aussi bien dans le domaine de l'emploi, de la formation professionnelle qu'en ce qui concerne l'action de l'Anapec.
Il est également à noter que les femmes mariées qui partent en Espagne pour deux ou trois mois créent des problèmes au Maroc. Qu'en dites-vous ?
Il faut souligner que l'opération a un caractère volontaire. Nous ne pouvons sous aucun prétexte -nous n'en avons pas le droit- forcer ces femmes à l'émigration. Il s'agit d'un choix qu'elles font en parfait accord avec leurs époux. De notre côté, nous essayons de leur faciliter la tâche.
Concernant l'emploi, vous dites avoir élaboré une feuille de route pour cette année et les années à venir. Les chiffres que vous nous communiquez ne sont-ils pas ceux déjà annoncés par l'ancien gouvernement ?
Il s'agit d'un programme qui porte sur la période 2006-2008. Après la réalisation de ce programme, nous allons nous pencher sur son évaluation. A l'heure actuelle, nous réfléchissons à de nouvelles propositions en la matière. Notre action ne va pas se limiter aux trois programmes : «Moukawalati», «Taahil» et «Idmaj». Il existe d'autres projets concrets sur la réalisation desquels se penche actuellement l'Abnapec.
En ce qui concerne la formation professionnelle et la promotion de l'emploi, le gouvernement de Driss Jettou s'était penché sur la formation de 400.000 personnes. Nous nous apprêtons aujourd'hui à en former 650.000. Il est même prévu d'atteindre le chiffre de 750.000 et ce, en partenariat avec le secteur privé. En parallèle, nous mettons à la disposition des secteurs concernés par l'emploi des études se rapportant aussi bien à la création de l'emploi ou aux besoins réels en main-d'œuvre de différents secteurs. Notamment ceux des secteurs en pleine expansion comme le tourisme avec le programme Azur et l'industrie avec le plan Emergence, mais aussi l'aéronautique et l'artisanat.
Certes, l'enseignement ne forme pas à des licences professionnelles en nombre suffisant. Aussi pensons-nous actuellement à lancer ces diplômes au sein des centres de formation professionnelle et dans le secteur privé.
` Ceci fait partie des recommandations des dernières Assises de l'emploi organisées à Skhirat et de la Charte nationale de l'éducation et de la formation.
Ces études que nous réalisons aujourd'hui avec le soutien du Fonds Hassan II pour le développement économique et social nous permettront, sans aucun doute, d'avoir une vision plus claire quant aux besoins du marché du travail. Marché qui est en constante évolution comme le sont ses besoins qui varient dans le temps et dans l'espace.
Dans ce contexte, nous disposons actuellement d'une vision concernant les besoins en formateurs dans le domaine du tourisme, de l'aéronautique ou de l'agriculture et du cinéma. Il faut rappeler, dans ce cadre, le rôle que joue le Fonds Hassan II dans un ensemble de secteurs. Il s'agit notamment de l'agriculture, de la formation professionnelle, de l'emploi, de la santé, de l'énergie, de l'enseignement et de l'eau. Vous n'êtes pas sans savoir que les accords signés récemment à Casablanca pour la promotion de ces secteurs l'ont été sous la présidence de S.M. le Roi. Ce qui met en exergue l'intérêt que porte le Souverain à ces secteurs.
Ce sont les grandes lignes de notre feuille de route. Programme qui répond aux besoins de l'emploi et en même temps à ceux des entreprises. Reste à préciser qu'aujourd'hui nous sommes appelés à élaborer une stratégie nationale globale pour la promotion des ressources humaines au Maroc. Je suis très optimiste quant à la possibilité de concrétisation de ce vœu.
Jamal Bellahrach : le gouvernement crée la précarité
Il faut relever la cadence du travail notamment dans le domaine de l'emploi par intermédiation, souligne Jamal Bellahrech, directeur général de Manpower-Afrique du Nord qui était parmi les invités du Forum «90 minutes pour convaincre». C'est une question urgente, affirme-t-il. Les chiffres le prouvent, l'emploi temporaire assure quelque 690.000 postes. Il faut donc prendre en compte ce genre d'indicateur dans la l'élaboration de la politique du gouvernement dans le domaine. Pour Bellahrech, il est à signaler, en ce sens, que les entreprises et les agences concernées travaillent pour le compte de sociétés qui n'honorent pas leurs engagements envers la CNSS. L'on peut dire, estime-t-il, que nombre de conseillers et acteurs dans le domaine du travail temporaire et d'intermédiation se disent aujourd'hui prêts à étendre leurs projets si les conditions du travail le permettent. Cela d'une part. D'autre part, je voudrais signaler, ajoute-t-il, que c'est le gouvernement qui crée la précarité ou du moins qui a participé à son institutionnalisation dans le domaine de l'emploi. Pour dépasser ces problèmes, il faut organiser et relever le niveau des contrats de travail.
Le troisième point que je voudrais souligner, affirme-t-il, concerne la formation. Un ensemble de programmes ont été évoqués et des chiffres exposés en ce sens. C'est une bonne chose, assure-t-il, mais il faut soulever la question des objectifs que nous voulons atteindre.
Il faut mettre en place un vrai guichet unique dédié à la formation en prenant comme base la confiance et comme critère les vrais besoins des entreprises.
Dans le même sens, il faut se concentrer sur la formation continue, nul besoin de rappeler dans ce cadre les résultats fâcheux auxquels a abouti la formation classique. Il faut donc faire montre de conceptions plus développées et d'initiatives qui sont directement liées au marché du travail. Pour cela, conclut-il, j'appelle à une session thématique concertée et qui aura comme thème la formation et l'entreprise. Je pense que le ministère maîtrise très bien la question de la formation pour l'emploi, mais il faut souligner également que c'est une question urgente. Une priorité absolue.
mis en ligne le 8 février 2008
Le matin
